C’est un chiffre fantaisiste (qui aura contribué à naufrager la formation professionnelle depuis 2014) et qui est encore repris en boucle par les médias et le personnel politique : 32 milliards d’euros (parfois 35) seraient gâchés tous les ans en formation et n’iraient pas à ceux qui en ont besoin.

Les entreprises françaises dépensent deux fois plus pour les chèques cadeaux ou les pères Noël d’entreprise (15 milliards via les CE) que pour la formation de 16 millions de salariés du privé (soit 6 milliards)

Un rapport de l’Assemblée nationale datant de mars 2016 avait pourtant levé un coin de voile sur cet argent supposé inonder la formation dans les entreprises depuis 1971 : au final, le budget formation des 3,3 millions d’entreprises, pour 15 millions de salariés du privé n’était en rien ce qui était communiqué : « Le montant des sommes investies par les entreprises dans la pure formation professionnelle représente environ 6 milliards d’euros ».

L’éducation nationale quant à elle dépense tous les ans plus de 100 milliards (Universités comprises) pour autant d’apprenants : 15 millions d’élèves et d’étudiants (un lycéen professionnel coute 12 000 euros par an)

En moyenne 400 euros par an et par travailleur, une mutualisation inefficace et une complexité inouïe (700 branches en France)

Contrairement à ce qu’ont prétendu les pouvoirs publics pour réformer la formation, ses capacités financières en entreprises ne dépendent pas fondamentalement de la taille de l’organisation (dans la grande distribution par exemple on ne forme en moyenne que 3 à 5 heures par an chaque salarié) ou de la qualification des travailleurs (qui trusteraient les budgets en pénalisant les travailleurs les moins qualifiés), mais d’abord de la réalité ou de l’absence de politique formation (selon l’Insee et la DARES 10,5 % des entreprises en France ont une véritable politique de développement des compétences)

Pourquoi ces faibles montants en formation (faibles, mais répartis sur 10 ou 15 % des travailleurs) sont-ils notoirement insuffisants par rapport au 1 % formation institué en 1971 par Jacques Delors ? (la réforme de 2014 ayant fait l’erreur de revenir à ce 1 % contre 1,6 % depuis 2004)

Après 40 années de désindustrialisation, de déclassement de l’école et de changements profonds dans le travail la formation ne peut plus reposer sur ses anciens piliers

– Une école qui préparerait la jeunesse à son travail d’exécutant (à partir de l’âge de 16 ans) ou d’encadrant (via la fac)

– Un travail qui évoluerait peu et très progressivement (la reconstruction d’après-guerre s’étalant durant les 30 années glorieuses d’expansion)

– Une très grande fidélité et stabilité professionnelle qui impliquerait que la plupart des salariés mèneraient leur carrière entière chez un même employeur.

– Une grande stabilité de l’activité, des lieux de productions, une concurrence faible entre des acteurs économiques assurés de leurs positions nationales.

Cette formation professionnelle du passé remplissait trois fonctions principales

– Former les (quelques) incompétents qu’on ne pouvait ou voulait licencier.

– Récompenser les cadres ou managers les plus méritants en leur faisant partager des valeurs et les bons résultats de l’entreprise.

– Reconvertir une minorité de travailleurs devant changer d’activité (1 Congé Individuel de Formation pour 500 salariés en moyenne chaque année depuis les années 80).

Aujourd’hui, les conditions, les moyens et les besoins de la formation et de l’éducation sont bouleversés dans le monde (et changent le monde)

Les économies sont désormais reliées, mondialisées et globalisées et pour espérer être (et rester) compétitif il faut a minima :

– Parler anglais.

– Se former tout au long de la vie.

– Prendre de ses loisirs (après le travail) pour apprendre.

– Accepter de dépenser plus et mieux pour apprendre.

– Avoir confiance dans son système éducatif, social et professionnel.

– Être ouvert au changement, entreprenant…

En France, il faut 10 fois plus d’argent pour former tous les travailleurs tout au long de leur vie

Trois chiffres pour donner les ordres de grandeur en France :

– La masse salariale du secteur privé représente 530 milliards d’euros environ (source Acoss Stat)

– Les entreprises, toutes tailles confondues, dépensent en moyenne 3 % de cette même masse salariale pour la formation (contre 14 % pour les congés payés)

– 3 % de 500 milliards représentent donc 15 milliards (mais seuls 6 milliards sont dévolus aux dépenses pédagogiques)

Les entreprises en France ne disposent donc globalement que de 6 milliards par an pour les dépenses pédagogiques (rémunération du formateur et de l’organisme de formation)

6 milliards pour 15 millions de salariés représentent 400 euros par an et par personne (soit au mieux une dizaine d’heures de formation par an)

Ces 6 milliards ne reviennent quasiment pas aux travailleurs les plus précaires ou les moins qualifiés

– Les temps partiels (subis ou non) ne cotisent qu’au prorata de la durée de leur travail

– Les travailleurs précaires, intérimaires ou saisonniers sont oubliés (on ne décompte les heures de CPF qu’au prorata des heures de travail annuelles)

– Les travailleurs non salariés (Uber, auto-entrepreneurs, libéraux, artisans, indépendants…) sont quasi oubliés par le système

L’argent n’est pas la seule donnée manquante en formation

Il faut pour se former avec profit quand on est adulte :

– Du temps pour se former : les opérationnels font évidemment le travail sur le terrain (le ménage, la sécurité, la construction, la vente ou la production) et les former implique nécessairement de les retirer pour un temps plus ou moins long de la production.

– L’envie de se former : quand on a été stigmatisé par le système d’éducation initiale, quand on a regardé passer le train de la formation pendant 20 années on ne se croit plus guère capable d’apprendre ou de prendre le risque d’afficher qu’on ne sait pas.

– La capacité de former : si l’organisation n’est pas bienveillante face aux apprentissages, si elle n’accompagne pas ses salariés, si elle n’est pas capable de valoriser les compétences et connaissances nouvelles la formation n’aura pas d’intérêt.

Depuis 2013, en matière de formation, les partenaires sociaux et les pouvoirs publics ont fait le plus facile : réformer superficiellement sans remettre à plat tout le système éducatif

– Interroger la place du paritarisme et des corps intermédiaires dans la formation (ceux qui échouent à développer la formation depuis 40 années doivent-ils encore rédiger les textes des prochaines réformes ?)

– Refonder la place et les missions de l’école dans une société où la culture et la connaissance sont devenues les moteurs de l’activité.

– Alerter tous les acteurs sociaux (entreprises certes, mais aussi travailleurs eux-mêmes) sur la nécessité de participer financièrement à leur formation tout en consacrant un temps croissant à apprendre (pris sur le temps libre principalement)

La formation c’est l’anticipation, pas la procrastination

La formation et l’éducation riment depuis des lustres en France avec naufrage, procrastination et dissimulation, il est sans doute temps que les choses changent.