La lutte contre l’illettrisme, au-delà des poncifs et des atermoiements


Didier Cozin, SARL AFTLV

La lutte contre l’illettrisme est évidemment un dossier important en France et un objectif louable des pouvoirs publics et des partenaires sociaux mais elle se heurte invariablement au conformisme et aux blocages du monde du travail.

Les obstacles qui empêchent de réduire l’illettrisme au travail sont nombreux, divers et souvent très anciens :

  • absence de culture de formation dans beaucoup d’entreprises (à l’instar d’une société française où l’on préfère soigner que prévenir ;
  • impossibilité de trouver du temps et des financements pour former efficacement et durablement les travailleurs en difficulté ;
  • désorganisation et extrême complexité des dispositifs et règlementations mis en œuvre (notamment depuis la réforme de 2014) par les partenaires sociaux et les pouvoirs publics.

Les salariés illettrés constituent désormais à la fois un stock (de travailleurs disqualifiés ou risquant d’être inemployables ) et un flux (de jeunes NEET sortant de l’école sans rien mais aussi de travailleurs pauvres venant de l’étranger).

L’école a une immense responsabilité dans la situation actuelle.

  • Elle « produit » massivement de l’échec scolaire (tout en influant sur le devenir éducatif des gens) : tous les ans, de 150 000 à 400 000 (selon les indicateurs) jeunes NEET quittent le système scolaire sans éducation, sans emploi et sans formation ;
  • Elle détourne (et parfois dégoûte) un très grand nombre de travailleurs d’apprendre tout au long de leur vie (« je n’en suis pas capable et ça ne marche pas avec moi ») ;
  • Elle irradie tout le secteur de la formation professionnelle avec ses pratiques  pédagogiques hors d’âge (un maître, un programme et beaucoup de théorie).

L’illettrisme ne représente qu’une partie des problèmes des faibles compétences des travailleurs, il est lié aussi à l’innumérisme et à la fracture numérique.

Au-delà de la seule pratique du français écrit et oral, le faible niveau de compétences de nombreux travailleurs entraîne une absence de pratique du calcul (innumérisme) et de l’informatique/internet (la fracture numérique qui perdure malgré l’équipement en machines et internet des foyers et des entreprises).

Prétendue aisance des budgets de formation des « grandes » entreprises

L’un des mythes sur lesquels les pouvoirs publics se sont appuyés pour imposer la catastrophique réforme de la formation de 2014 est celui de grandes entreprises  disposant de confortables budgets de formation et capables de comprendre l’intérêt de former malgré l’abandon de la cotisation obligatoire du plan de formation (0,9 % pour les entreprises de plus de 20 salariés).

Supprimer brutalement la cotisation obligatoire sans savoir comment celle-ci était vécue et organisée explique en grande partie le marasme actuel de la formation, marasme que chacun peut constater dès qu’il tente de se former.

En France, la formation reste une dépense mais très rarement un investissement.

En faisant disparaître la cotisation obligatoire de 0,9 % dans les entreprises, le raisonnement des pouvoirs publics était simple mais complètement biaisé :

– les gros (employeurs) accaparent les budgets de formation ;

– les « gros » auront toujours les moyens de leur politique formation ;

– les TPE/PME manquent de budgets pour former leurs salariés mais la mutualisation les y aidera ;

– le chômage pourra être vaincu si les chômeurs sont formés massivement (via ce mythe adéquationniste qui explique qu’emploi et activité naîtront nécessairement de la formation de qualité).

Comme toute la formation depuis 2015, la lutte contre l’illettrisme souffre d’une réforme de la formation inconséquente et bâclée.

Déstabiliser les services de formations des « grandes entreprises » en leur retirant tout moyen de former (plus d’obligation de payer donc plus de budget dans beaucoup d’entreprise) dégrade notre compétitivité et notre économie (qui devrait être celle de la connaissance).

Dans un pays où le niveau des charges et des contraintes sociales est parmi les plus élevés au monde (hormis  des pays scandinaves où la flexisécurité n’est pas un vain mot) les directions des entreprises estiment que le social ne relève pas de leurs attributions (sauf obligations assorties de sanctions).

Les entreprises et les pouvoirs publics se renvoient donc invariablement la balle dans le domaine de l’illettrisme, du socle des compétences ou des reconversions des travailleurs disqualifiés par le progrès technique.

Les « grandes » entreprises forment rarement tous leurs salariés.

Les entreprises qui ne forment pas (ou très insuffisamment) leurs salariés constituent la majorité des entreprise en France (90 % selon une étude conjointe DARES-INSEE de 2010) et contrairement à ce qui sous-tendait la loi (mieux répartir la formation entre les entreprises) les grandes entreprises ne sont pas obligatoirement les mieux équipées et dotées pour former les salariés.

Des centaines de grandes entreprises n’ont pas de moyens (financiers, humains et organisationnels) pour former leurs milliers de salariés.

L’externalisation a largement reporté les problèmes sociaux sur des sociétés sous-traitantes dépourvues de moyens, ballotés d’un contrat à l’autre alors que le moins coûtant permet d’emporter les marchés.

Les entreprises sous-traitantes emploient massivement des travailleurs non qualifiés sans disposer de moyens pour les former.

Ces entreprises comptent parfois plusieurs dizaines de milliers de salariés (70 000 personnes pour la plus grande que nous connaissons). Elles emploient des travailleurs pauvres (et souvent étrangers), très peu encadrés (un responsable pour 100 salariés en moyenne), avec une grande diversité de contrats et de situations sociales (contrats multi-employeurs, contrats aidés, à temps très partiels, travail isolé chez le client…).

Dans ces entreprises, 80 % des travailleurs ne sont pas qualifiés et ne le seront jamais si l’on ne change pas de modèles en formation.

De nombreuses entreprises traditionnelles de main d’œuvre ont aussi de vraies soucis avec la formation (usines en difficulté, commerces de détail en déclin etc.).

Dans ces entreprises, la formation (hormis les formations obligatoires) est globalement oubliée. On forme sur de l’obligatoire en dépensant 90 % des (maigres) budgets de formation et il ne reste ensuite plus que des « miettes » pour de minimalistes programmes de formation.

Trois illustrations : une usine disparue en 2009 et 2 groupes (l’un dans  le commerce l’autre dans la grande distribution).

Les anciens services de formation de l’usine Continental de Clairoix (usine fermée en 2009) disposaient d’environ 100 euros par an et par personne pour former chacun des 1 200 ouvriers qui y travaillaient.

Avec cette somme (rappelons qu’un lycéen en établissement professionnel coûte 11 000 euros par an), il était évidemment impossible de développer d’autres sessions que quelques formations obligatoires (sécurité, permis et habilitations).

Aujourd’hui, les 1 200 ouvriers de Continental ont perdu leur travail et sans doute bien peu en ont retrouvé du fait de leur très faible niveau d’éducation.

Autres exemples : l’un des « grands » du commerce en France (plus de 10 000 salariés) forme aujourd’hui en moyenne ses salariés 3 heures par an.

Un autre groupe de la grande distribution parvient, lui, péniblement à former ses 50 000 salariés 5 heures par an en moyenne.

Les exemples sont innombrables, au point que l’on peut estimer qu’hormis quelques rares entreprises dans les hautes technologies (comme par exemple Airbus, Aérospatial ou Orange), les entreprises de transports ou d’énergie (pour des raisons historiques) et en dehors de la banque-assurance, les grandes entreprises du secteur concurrentiel forment peu, mal et uniquement une minorité de leurs salariés (les plus compétents en général car le retour sur investissement est le meilleur à court terme).

Autre mythe : 32 milliards d’euros gaspillés en formation

Pendant des années, les pouvoirs publics et les médias (qui y trouvent largement leurs sources) ont martelé que 32 milliards d’euros étaient (mal) utilisés en formation professionnelle continue. Le chiffre était totalement faux, comme l’a récemment avoué le rapport sur l’application de la loi du 5 mars 2014.

Le véritable montant officiel est désormais de 6 milliards d’euros par an pour 15 millions de salariés du privé (comprenant les frais annexes et les rémunérations).

Dans la société de la connaissance et de l’information, les besoins en formation sont permanents, considérables et croissants alors que les services de formation sont de plus en plus démunis.

  • Le travail et l’activité priment toujours sur la formation (on cherche à survivre avant d’assurer une formation considérée comme un luxe pour périodes d’expansion économique).
  • Le personnel opérationnel (ouvriers, serveurs, vendeurs, laveurs de carreaux etc.) est sur le terrain, produisant le travail (vendre au client, produire le service ou les biens) et l’envoyer en formation sur le temps de travail revient à le retirer de la production.
  • Le manque de temps disponible (si l’on forme sur le temps de travail) ne permet donc au mieux que d’organiser quelques rares formations vitrines pour une infime fraction des salariés ayant besoin d’améliorer leurs compétences.
  • La réduction du temps de travail des années 2000 n’a absolument pas servi à développer la formation en entreprise mais a été confondue avec du temps supplémentaire pour les loisirs aussi bien par les salariés que par leurs représentants syndicaux.
  • La complexité accrue de l’usine à gaz formation éloigne les moins qualifiés de la formation (le prétendu choc de simplification s’est concrètement mué en  explosion de la complexité depuis la réforme de 2014).

Le compte personnel de formation misait sur une responsabilisation des individus mais sa complexité, sa lourdeur et ses coûts prohibitifs (doublés d’une absence de financement) ne lui permettront jamais de dépasser les 1 ou 2 % de salariés annuellement en formation.

Contrairement au vœu des partenaires sociaux, un salarié seul ne peut pas se former en France (via les dispositifs de formation professionnelle continue) et la plupart des employeurs ont été déresponsabilisés depuis la réforme de 2014 sur le développement des compétences.

Le COPANEF a échoué sur l’une des rares avancées de la loi : le socle des compétences.

Le très brouillon (mais paritaire) COPANEF a, lui, réussi en quelques mois à torpiller le socle des compétences à force de barrières dressées, de précautions superflues (estimant sans doute que des salariés abuseraient des formations) et de processus de formation/évaluation impossibles à suivre pour les salariés en emploi.

Le socle des compétences ne produira lui non plus aucun effet sur la qualification des travailleurs en poste actuellement (et au vu des prestataires publics pré-sélectionnés, on peut douter que pour les chômeurs, les résultats soient très qualitatifs).

La fracture entre le monde du travail et le monde de l’éducation explique en grande partie nos retards éducatifs.

L’un des problèmes éducatifs majeurs de notre pays vient de la véritable fracture qui s’est installée, depuis l’après-1968, entre le monde de l’éducation et celui des entreprises.

Les entreprises ne sont pas des lieux d’aliénations, de relégation ou d’exploitation et tant que l’école et l’entreprise s’affronteront sur ces sujets idéologiques, des centaines de milliers de jeunes ne trouveront plus de place au travail, ayant retenu de l’école qu’ennui, rigidité et inaccessibilité des savoirs.

Si notre pays veut réellement lutter contre les mauvaises formations et l’illettrisme, il devra commencer par réformer totalement son école et la rapprocher des entreprises.

En second lieu, pour former, il va falloir trouver du temps et de l’argent.

Temps et argent pour lutter contre les mauvaises formations

Le temps pourra être celui « libéré » par les 35 heures (qui n’ont pas été inventées pour les seuls loisirs des salariés).

L’argent peut venir de plusieurs sources :

  • les entreprises qui doivent être incitées fiscalement à former leurs travailleurs les moins qualifiés ;
  • les partenaires sociaux qui peuvent, via les comités d’entreprises, œuvrer pour la formation et l’éducation des moins qualifiés (en cofinançant et en accompagnant) ;
  • les travailleurs eux-mêmes doivent contribuer à payer pour leur formation via une nouvelle cotisation (qui rendrait la formation bien plus précieuse et concrête pour les moins qualifiés).

Comme le dit Idriss Aberkan dans l’une de ses conférences : « le savoir précède l’afflux de profits ». Donc, si la connaissance est devenue le pétrole du XXIème siècle, la France doit enfin pouvoir éclairer tous ses travailleurs.

Source : http://www.miroirsocial.com/actualite/13729/la-lutte-contre-l-illettrisme-au-dela-des-poncifs-et-des-atermoiements

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