L’argent des CE, où comment les « Comités patates » doivent se réinventer pour former les Français


Didier Cozin / Ingénieur de formation professionnelle Le 29/04 à 09:19

Au-delà de la réforme ratée de la formation professionnelle en 2014 (qui entraîne une baisse considérable de l’effort formation de tout le pays) il faut s’interroger sur les sommes dont disposeront effectivement les entreprises pour former leurs salariés.

La réforme de la formation de 2014, une double impasse pour notre pays :

– Elle prétendait simplifier la formation (« le CPF simple pour les salariés, simple pour les entreprises »), mais elle en multipliant les approximations et les a priori elle a rendu le paysage de la formation illisible et inabordable pour la plupart des acteurs du monde du travail.

– Elle a menti sur les sommes en jeu en formation : ce n’était pas 32 milliards qui étaient dévolus à la formation, mais en fait 6 petits milliards selon un récent rapport de l’Assemblée nationale.

Pour la prochaine (et sans doute inévitable) réforme de la formation, trois questions vont se poser :

– Comment rendre la formation réellement simple et accessible à tous (au lieu d’inventer encore des usines à gaz) ?

– Où trouver les 20 à 30 milliards nécessaires tous les ans pour former les 30 millions d’actifs, salariés, chômeurs tout comme les travailleurs indépendants ?

– Sur quel temps les salariés devront-ils se former sachant que la durée du travail en France est déjà l’une des plus faibles des pays développés ?

Pour trouver les milliards manquant il faudra sans soute faire appel aux CE en France et aux 15 milliards d’euros dévolus aux « oeuvres sociales et culturelles des entreprises »

Le chiffre n’est pas officiellement connu, mais plusieurs études avancent que 15 milliards d’euros sont dédiés tous les ans aux comités d’entreprises (CE).

Ces CE concernent moins de la moitié des salariés

Les entreprises de plus de 50 salariés ont seules l’obligation d’avoir un CE, mais certains CE disposent de centaines de millions d’euros de budget (le C.E d’EDF par exemple avec ses 700 millions d’euros prélevés sur les factures d’électricité des Français).

Notre pays ne pourra sans doute pas faire l’économie d’une réforme des CE et chacun doit s’interroger sur l’intérêt qu’il y a aux XXIe siècle à subventionner des arbres de Noël ou des vacances quand notre économie s’affaisse graduellement faute de compétences suffisantes des travailleurs.

Soixante-dix ans après l’invention des CE avons-nous encore les moyens de subventionner des voyages, des chèques cadeau ou des sapins de Noël pour les salariés et leurs familles ?

Selon le magazine l’Express-l’Expansion le budget des CE des 60 plus grandes entreprises françaises s’élèverait à 1 200 euros par personne en moyenne (soit 10 fois plus que le budget formation de chaque employé ou ouvrier dans beaucoup d’usines ou de sociétés de main d’oeuvre).

Dans certaines entreprises (Aéronautique par exemple) le budget du CE dépasse les 5 % de la masse salariale

Ces montants considérables ne servent plus à améliorer l’ordinaire des travailleurs (quand l’alimentation était rationnée après guerre, de là l’appellation de « Comités Patates »), mais à des activités et services aussi divers que discutables :

– Des bons d’achat, des chèques-cadeaux, des primes de vacances, de naissance, de mariage, d’arbre de Noël, des séjours à la montagne ou à l’étranger à prix cassés, des réductions sur les billets de cinéma, frais de cantine, mutuelles..

Vaut-il mieux former les salariés ou leur assurer un surplus de confort matériel ?

On peut donc se demander si 20 ans après notre entrée dans la société de la connaissance et de l’information il est plus important d’être bien formé et de rester employable ou bien de bénéficier de chèques cadeaux de fin d’année.

La société de consommation était aussi une société de consolation, la société de l’information et des connaissances devient une société du développement humain (et non plus uniquement matériel)

La crise durable que traverse l’économie depuis 2008, la baisse, sans doute irrésistible, de l’emploi salarié et la faible productivité de notre pays, l’émergence de nouveaux compétiteurs ne pourront être surmontés qu’au prix de très grands, répétés et longs efforts formation.

L’argent des CE n’y suffira pas, celui du CICE doit aussi être mis à contribution pour la montée en compétences des travailleurs 

L’argent des CE ne suffira sans doute pas à former tous les salariés (rappelons que, pour la seule généralisation du DIF dans le secteur privé – bien moins couteux que ne l’est le CPF -, la Cour des comptes estimait en 2008 qu’il fallait 12 milliards d’euros chaque année).

La seconde manne que doit utiliser notre pays pour former ses salariés pourrait donc être le CICE (qui aujourd’hui sert surtout à moderniser les équipements, parfois à détruire des emplois ou simplement à restaurer les marges des entreprises, mais rarement à la formation).

Six milliards d’euros pour 15 millions de salariés du privé, c’est le vrai montant des budgets formation en France selon la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale (rapport déposé en mars 2016)

Ces 6 milliards d’euros ne peuvent suffire tout à la fois à :

– Former régulièrement 24 h par an chaque travailleur via son CPF (au moins 6 milliards seraient nécessaires juste pour le CPF)

– Remettre à niveau les 22 % de travailleurs très faiblement qualifiés de notre pays (soit 1 à 2 millions de travailleurs chaque année pendant au moins 5 ans). 5 000 euros en moyenne par personne représentent encore 5 milliards par an.

– Mener les reconversions professionnelles pour anticiper les immenses changements qui attendent le monde du travail (numérisation, globalisation, automatisation poussée…)

– Redonner un espoir et un travail aux 2 millions de jeunes NEET (sans emploi, sans formation, sans éducation).

– Former les 2,5 millions de chômeurs de longue durée (parfois jeunes, mais aussi de nombreux seniors.

Notre pays dépense 25 fois moins d’argent pour former ses travailleurs que pour instruire les élèves

6 milliards d’un côté pour mener toutes ces actions dans un monde du travail en profond bouleversement contre plus de 144 milliards par an pour les jeunes, le compte n’y est plus.

Le CICE et ses 20 milliards d’euros ainsi que les 15 milliards des CE doivent être mis à contribution pour la formation

Les syndicats [qui ne représentent pour l’heure moins de 5 % des salariés du secteur privé] doivent être refondés en France. La lutte des classes, l’opposition systématique, la destruction de l’emploi ne peuvent tenir lieu de lignes directrices dans un monde totalement différent des XIXe et XXe siècles.

Si les syndicats veulent retrouver un avenir ce n’est plus en jouant au père Noël avec des chèques cadeau ou aux croque-mitaines du social qu’ils y parviendront, mais bien en apportant leur contribution au développement de la formation tout au long de la vie.

Le syndicat de services est l’avenir du syndicalisme, reste à faire partager cette option par l’ensemble des acteurs sociaux.

@Idedif
Source : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-156585-largent-des-ce-ou-comment-les-comites-patates-doivent-se-reinventer-pour-former-les-francais-1218461.php#
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