La formation et le Socle des compétences, cinq années de perdues !


Didier Cozin / Ingénieur de formation professionnelle Le 05/05 à 08:56

La France n’est plus assez compétitive (les résultats de notre commerce extérieur et notre chômage l’attestent régulièrement), mais la réforme de la formation de 2014 prétendait casser cette spirale de mauvaise éducation et de faible formation. Elle provoque tout au contraire un reflux éducatif inédit dans notre pays.

Le Socle des compétences ou comment une bonne idée s’est transformée en Bérézina éducative et sociale

Nul n’ignore aujourd’hui que la France économique est mal positionnée pour ses produits comme pour nombre de ses services (à quelques rares exceptions comme les armements, le luxe ou le tourisme) et que ce mauvais positionnement (en résumé des produits moyens pour une classe moyenne en déclin) est notamment la conséquence des faibles compétences de nombreux travailleurs (22 % de salariés français sont insuffisamment qualifiés selon l’OCDE).

La réforme de 2014 introduisait une innovation sociale : le Socle des compétences

Le socle des compétences constitué des bases minimales à acquérir ou à maintenir pour travailler en France devait être défini et surtout mis en oeuvre au plus vite.

Le législateur décida début 2014 que :

– Les formations du socle des compétences seraient totalement ouvertes et accessibles sur le temps de travail pour les salariés sans que leur employeur ne puisse s’y opposer (pour contrecarrer certains mauvais souvenirs laissés par des DIFs refusés par certains employeurs).

Il ne manquait donc que la liste des compétences clés que le salarié pourrait entreprendre (sur son crédit d’heures de CPF/DIF créées aussi par la loi).

– Les 8 compétences clés pour travailler avaient été décrites dès 2006 par l’Union européenne (travail en équipe, pratique de 2 langues étrangères, numériques, culture économique et entrepreneuriat, ouverture culturelle et sensibilité artistique…).

Le législateur n’avait donc qu’à reprendre ces 8 domaines listés par l’Union européenne et le tour était joué. Dès le lendemain de la publication au journal officiel les formations pouvaient démarrer et les salariés se former (nous étions en février 2014).

Reprendre le Socle européen des compétences était sans doute trop simpliste et évident, il fallait brouiller les cartes

Le Socle européen ne fut pas repris et on fit l’erreur de confier à des commissions syndicales le soin de les définir.

Une année fut donc imposée pour que le Socle soit officiellement décrit (7 compétence en fait, oubliant la pratique d’une – ou deux – langues étrangères ainsi que la culture économique – pourtant très insuffisante en France).

Le 13 février 2015, un an après le vote de la loi et alors que l’État avait promis que tout serait officiel avant l’été 2014) les organismes de formation disposaient (en principe) du mode opératoire du Socle des compétences et étaient censés démarrer leur travail.

Encore une fois il n’en fut rien. Pour avoir le privilège extraordinaire d’être formés sur les compétences de base, les salariés peu qualifiés, les jeunes sans éducation, les chômeurs de longue durée n’étaient pas au bout de leur peine (ni les organismes les accompagnant).

Le Conapef (instance syndicale avec une représentation égale du Medef et des syndicats) décida :

Que seuls quelques rares organismes de formation (de préférence publics car il fallait bien rétablir leurs comptes) seraient habilités à former les salariés sur le Socle des compétences

Que le Socle s’appellerait CLEA.

– Que CLEA ne pourrait être entrepris qu’après un véritable parcours du combattant :

a) Rencontrer un Conseiller en évolution professionnelle (qui n’existe pas encore dans la plupart des territoires).

b) Que ce CEP devait ensuite prescrire une évaluation préalable aux formations.

c) Que cette évaluation -sur 2 jours- ne pourrait être réalisée que par quelques rares prestataires habilités (qui en ce mois de mai 2016 n’ont toujours pas un support commun et fiable pour tester les candidats au socle).

c) Qu’un bilan et un parcours totalement individualisé devait être constitué pour chaque candidat à Cléa (la formation n’étant plus une dynamique sociale, mais une entreprise de bouchage des trous éducatifs).

d) Que les formations pourrait durer de 20 à 300 heures environ.

e) Que 75 % (auparavant c’était 100 %) des 127 Items devaient être réussis pour prétendre se présenter devant un jury de certification CLEA (jury qui sans doute ne verra jamais le jour).

f) Que les salariés (ou leur employeur) ne pouvaient faire le choix d’une ou deux formations (informatique et sécurité au travail par exemple), mais qu’ils devaient s’engager sur l’intégralité du parcours (qui pourrait s’étaler sur 5 ans).

Le Socle est enterré depuis 2015 à force de complexités inutiles

Le Copanef a sans doute enterré le Socle des compétences pour les salariés en poste, le limitant à quelques rares jeunes sans éducation ou à des chômeurs (en France depuis la réforme il faut attendre de perdre son emploi pour pouvoir espérer bénéficier d’une formation).

Il fallait former 1 million de personnes par an, on en formera sans doute quelques dizaines de milliers

Pour former 22 % des actifs en France (soit 6 millions de travailleurs) avant 2020 (échéance supposée du Socle) il aurait fallu former les personnes au rythme de 1 million par an.

Pour démarrer raisonnablement dès le lendemain du vote de la loi en 2014, il fallait homologuer tous les organismes de formation disposant d’un numéro officiel et permettre aux salariés et à leurs employeurs d’entrer comme ils le souhaitaient sur le Socle (sur la durée, sur le choix des OF, sur les modalités de réalisation des formations).

Il n’en a rien été, le Socle/cléa ne permettra que de refaire l’école à ceux qui l’ont quittée sans goût pour les études (avec quelle efficacité ?) et le Socle des compétences est devenue une idée morte née au sein d’une réforme de la formation qui a aligné depuis 2 ans les impasses et les faux fuyants.

Qui peut encore croire à la réforme ?

On ne sait pas quand se déroulera la prochaine réforme ni si notre situation économique et sociale permettra de relancer la formation en France, mais ce dont on peut être certains c’est que notre pays a perdu 5 années pour se remettre à niveau et faire monter en compétences ses travailleurs. La responsabilité de ce fiasco éducatif (soigneusement caché puisqu’on a fait disparaître tous les indicateurs officiels) se situe tout au sommet de l’État.

Source : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-156772-la-formation-et-le-socle-des-competences-cinq-annees-de-perdues-1219703.php

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