Formation et éducation : peut-on encore « laisser du temps au temps » ?


Jacques Attali l’affirmait dans une de ses conférences récemment à Paris, « pour l’humanité, ce qui manque désormais ce n’est ni la matière ni l’énergie, c’est le temps ». Les comptes à rebours sont en effet lancés dans un monde fini et en France, ce n’est pas la démographie ou le climat qui sont préoccupants, mais bien l’immobilisme et le manque d’éducation.

Depuis les années 80, la France a malheureusement décidé de procrastiner, de ne pas se confronter à ses problèmes, de remettre à plus tard ce qu’il était possible de faire en son temps. Concomitamment au temps qu’on laisse filer ou qu’on redéploie (comprenez reporter aux calendes grecques), les Français ont inventé dans les mêmes années 80 le « traitement social du chômage ».

Remarquons tout d’abord que, 30 années plus tard, ce « traitement social du chômage » se solde par un nombre de sans emplois jamais atteint (autour de 5 millions de personnes, 2 millions de chômeurs de longue durée), par une explosion des différentes dettes sociales et surtout par le déclassement d’un pays qui a cru à tort que tout était cyclique, qu’il suffisait lorsqu’une crise survenait d’attendre (aux abris) que celle-ci passe pour ensuite pouvoir reprendre avec sérénité le chemin des affaires, de la croissance et du plein emploi.

La France a donc perdu beaucoup de temps et de ses atouts depuis les premières crises économiques et la fin des 30 glorieuses, elle a surtout donné l’illusion à ses habitants que rien (ou presque) ne devait ou ne pouvait changer, qu’en restant tous unis (mais sans bouger) le temps finirait par faire son œuvre et que le happy end surviendrait bien un jour (comme avec le débarquement allié en 1944).

La réforme de la formation, une recette infaillible pour ne rien changer tout en prétendant préparer l’avenir

La formation continue (encore plus que l’éducation initiale) est à la fois un effort (financier, éducatif), mais aussi et surtout du temps, du temps arraché à la production, au travail, aux loisirs et à la distraction.
Ce temps est difficile à trouver quand on est adulte (et paradoxalement quand on est peu qualifié).

Tous les rapports le disent et le précisent : le XXIe sera celui des apprentissages et de l’éducation (« l’illettré n’est plus celui qui ne sait pas lire, mais celui qui ne sait pas apprendre » Alvin Toffler) et nos concitoyens adultes, dans leur immense majorité, consacrent un temps trop faible à apprendre.

Le temps de formation d’un homme salarié en France est de 1 minute par jour en moyenne, soit 6 heures par an (le double pour les femmes). Ce n’est même pas 5 % du temps qu’il faudrait passer à apprendre (10 % de son temps travaillé au moins).

Les Français aiment-ils réellement la formation ?

Jusqu’à cette année 2015, il y avait un paradoxe qui ressortait des enquêtes d’opinions et des études sur la formation. Toutes les enquêtes tendaient à démontrer que, parmi les travailleurs, l’image de la formation était très positive, près de 80 % des salariés déclaraient aimer la formation, avoir envie de se former et d’évoluer, souhaiter apprendre pour mieux comprendre leur travail.

Pour expliquer leur faible investissement en formation, ils prétendaient que leur employeur ne les y incitait guère (ce qui est souvent vrai), qu’ils manquaient d’opportunités, que l’offre de formation était inadaptée (trop longue, trop courte, trop éloignée du travail, trop chère…) bref, si les raisons ne manquaient pas pour ne pas se former, la volonté semblait exister.

Il aurait suffi donc d’adapter l’offre à cette demande supposée importante pour qu’enfin notre pays redécouvre le bonheur (et la soif) d’apprendre même pour les adultes.

Réformer la formation pour la rendre plus simple, utile et accessible, c’est ce à quoi les pouvoirs publics et les partenaires sociaux se sont donc attelés (avec plus ou moins de bonheur) depuis 2013.

Mais depuis le début janvier, une enquête d’Opinion (menée par l’IFOP pour le compte de la société Open Classroom) et une étude (enfin) publiée par la DARES sur le défunt DIF (Droit Individuel à la Formation) démontrent qu’une fois de plus notre pays pourrait avoir fait fausse route.

« Formation : 2 actifs sur 3 pas intéressés »

Que nous dit cette enquête menée par l’IFOP pour l’entreprise « Open Classroom » en décembre 2014 auprès d’un échantillon représentatif de 1 000 personnes en France ?

66 % des personnes interrogées ne souhaitent pas se former en 2015 ! 47 % des sondés (presque une personne sur deux) déclarent ne pas être intéressés par la formation.

Il ne s’agit donc pas d’un manque d’informations sur la formation comme devait combler ce nouveau et improbable service public qui a pris le nom de « Conseil en Évolution Professionnelle » (CEP), il ne s’agissait pas non plus d’être sécurisé via un compteur et un capital d’heures de formation comme cet invraisemblable Compte Personnel de Formation (2 ans d’efforts et de palabres sociales pour aboutir à un petit compteur d’heures complexe, couteux et inutile).

Il ne s’agit pas enfin de contraindre les entreprises à former (sous peine d’une pénalité de 3 000 euros par salarié non formé) si la moitié de ces mêmes salariés ne souhaitent pas se former (on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif).

En fait, la formation (tout comme l’éducation) n’est évidemment pas un concept hors sol, loin du temps ni de la société ou éloigné du travail. Elle est le reflet du travail en France. Dans un pays qui a surinvesti dans le diplôme, dans l’éducation initiale (et nationale) tout en négligeant l’apprentissage et l’expérience (voir l’insuccès durable de la VAE) la formation semble superflue.

Du fait des progressions automatiques de salaires (le fameux GVT, Glissement Vieillesse Technicité ou la NAO, Négociation Annuelle Obligatoire), la formation « paie » rarement et les salariés le savent bien.

Pour se former, il faut des perspectives

Si les travailleurs français (et notamment les personnels non ou peu qualifiés) se forment si peu, s’ils connaissent mal la formation et s’ils éprouvent (parfois) les plus grandes réticences à prendre le risque de se former c’est aussi parce qu’un tacite pacte (social) a été conclu dans les années 80 entre eux et leur employeur : je me forme peu (ou pas) et en échange on augmente mon salaire régulièrement, on conserve mon emploi (peu qualifié) d’une façon artificielle (baisse des cotisations sociales sur les bas salaires) tout en me préservant du déclassement via les grandes assurances sociales que sont la retraite, le chômage et la maladie.

Ce pacte social (jamais écrit) aboutit à cette situation infernale dans laquelle nous sommes aujourd’hui :

– De 5 à 7 millions de travailleurs très peu qualifiés (22 % des adultes en France selon l’OCDE) qui ne retrouveront plus d’emplois s’ils ont le malheur de le perdre aujourd’hui.

– 5 millions de chômeurs qui pour beaucoup perdent pied dans une institution faite pour les comptabiliser et bien peu pour les accompagner (ou les former).

– 20 % d’une classe d’âge quittant l’école sans aucun bagage éducatif, 50 % des diplômés ne trouvant pas dans un temps raisonnable un emploi qualifié en lien avec leur formation qualification.

– Des réformes vaines, longues et périlleuses qui ne font que repousser les problèmes, brouiller les cartes (pour les professionnels de la formation comme pour les travailleurs eux-mêmes) et accroître les problèmes.

– Un pays qui perd mois après mois sa compétitivité faute d’avoir su valoriser son capital humain et parce qu’il a caché les énormes efforts d’adaptation à entreprendre.

La formation n’est pas la procrastination, c’est l’anticipation

En ce début d’année 2015, alors qu’une nouvelle et très hasardeuse réforme de la formation vient d’être lancée, alors que l’urgence sociale et économique presse notre pays de changer et de s’adapter enfin au siècle (qui n’est plus celui de la vapeur, ni même de l’industrie), il n’est pas envisageable de retarder encore de plusieurs années les échéances qui nous attendent.

En matière d’éducation une année de perdue ne se rattrapera jamais, les entreprises, le Ministère du Travail, les OPCA et les organismes de formation ne peuvent faire de 2015 une année blanche, une année de transition, ou de (prétendue) réflexion.

Notre avenir économique et social dépend des prochains mois : soit nous comprenons enfin l’intérêt et la nécessité de changer (y compris un droit social qui n’est plus qu’un mille-feuille indigeste et inefficace) soit nous continuerons à chuter tous les mois à commenter une courbe du chômage qui nous amènera progressivement dans les profondeurs des classements économiques.

La société de la connaissance et de l’information est une formidable opportunité pour les peuples et les individus courageux, adaptables et pragmatiques, elle pourrait être le caveau des sociétés tournées vers le passé, les avantages acquis et le bonheur à crédit.

Source : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-121409-formation-et-education-peut-on-encore-laisser-du-temps-au-temps-1085763.php?83ujhVR9YoghALR4.99

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