Le Compte Personnel de Formation, quel projet éducatif pour les travailleurs ?


02/03/2014 | Didier Cozin

Le Compte Personnel de Formation, quel projet éducatif pour les travailleurs ?

LE CERCLE. Si comme nous avons tenté de le démontrer dans deux précédentes tribunes le CPF est un dispositif mal né, financièrement sous-doté et risqué au niveau organisationnel, dans ce troisième volet nous allons tenter de cerner les ambitions éducatives du CPF.

Pédagogie ou Andragogie ?

Nos cousins québécois ont inventé il y a 30 ans un néologisme pour désigner la pédagogie des adultes : l’andragogie.

L’andragogie est l’ensemble des pratiques, des outils et des méthodes concourant à l’apprentissage des adultes.

Si les Français via l’Éducation nationale ont sans doute beaucoup réfléchi et écrit sur l’école et la pédagogie destinée aux enfants (avec des résultats pas toujours probants) ils ont globalement négligé la pédagogie pour les adultes. Cette pédagogie semblait aller de soi, il aurait suffi d’adapter des manuels et le mobilier à des adultes qui ainsi se remettraient à apprendre naturellement et sans difficulté. C’est le concept naïf de l’ »école de la seconde chance ».

Les seuls pédagogies et budgets qui auraient importé seraient ceux destinés aux jeunes, via l’école de Jules Ferry, une école à peine modernisée et qui pourrait servir de modèle éducatif à tous, adultes compris.

Las, un enfant n’est pas un adulte en miniature, un adulte à contrario n’est pas non plus un écolier en version L ou XL.

Selon les principes de l’andragogie, un adulte apprend :

– S’il comprend (un stagiaire n’apprend jamais par cœur s’il n’a pas compris)

– S’il le veut (il faut rechercher du sens et de la cohérence entre la formation et le projet professionnel)

– S’il se sent impliqué (il faut s’appuyer sur ses centres d’intérêt)

– S’il participe (faire c’est retenir, il faut faire pour comprendre, apprendre puis s’entraîner et mettre en œuvre)

– S’il peut faire le lien entre la réalité et sa propre expérience (un adulte n’est pas une bouteille vide à remplir, mais une somme d’expériences qu’il lui faut réinvestir et conscientiser)

On voit bien qu’on est loin des paradigmes d’une Éducation nationale qui oscille entre la gestion des flux (combien d’écoliers nouveaux à accueillir, combien de postes à créer ?) ou la garderie sociale en attendant qu’un hypothétique avenir professionnel se dessine.

Selon la théorie largement encore en vigueur en France (béhavioriste) un adulte serait un enfant qui s’ignore et qui peut apprendre (tout comme un enfant) dès lors qu’on lui offre un pédagogue (le formateur), une salle de cours et quelques manuels.

Un adulte n’aurait donc besoin que d’heures de formation accessibles (plus les heures seront nombreuses, mieux ce serait) pour rattraper son retard. La formation serait là pour mesurer les écarts et tenter de les combler.

C’est dans cet esprit que l’infortuné Compte Personnel de Formation a été conçu : octroyer quelques centaines heures d’écoles supplémentaires à des adultes en difficulté professionnelle.

Cette réponse est évidemment trop mécaniste et simpliste pour fonctionner.

Depuis 10 ans, le DIF n’a pas marché non pas parce qu’il était mal conçu ou trop difficile à mettre en œuvre, mais bien en premier lieu parce que la formation sans réflexion personnelle (on forme un projet avant de se former) n’a que peu de valeur, elle n’est que de la répétition, un ânonnement pour adultes en souffrance sociales, mais pas un projet de développement.

Si aujourd’hui l’Éducation nationale ne parvient plus guère à remplir son rôle c’est bien aussi parce que la « Sainte Trinité » éducative : enseignants, locaux et manuels est remise en cause par les réseaux et l’ »hypertextualisation » et la mondialisation des connaissances.

Un adulte n’a pas tant besoin d’apprendre par cœur que de savoir s’orienter et gérer un flot (un flux) toujours plus important d’informations.

L’andragogie, la pédagogie des adultes donc, est liée à la notion d’apprentissage tout au long de la vie. Si comme nous le pensons (mais la planète entière le pense désormais) l’apprentissage tout au long de la vie sera largement aussi déterminant que l’apprentissage durant l’enfance, si le sort professionnel et social des adultes dépend beaucoup de leur capacité à changer, à communiquer avec les autres et à accepter de se remettre en question, dans ce cas la pédagogie des adultes à une vraie place à prendre dans ce pays.

Le Compte Personnel de Formation ignore l’andragogie. Il est une réponse bureaucratique et technocratique à un problème secondaire (que deviennent mes heures de formation si je perds mon travail ?).

Si comme on l’a vu un adulte n’apprend pas à n’importe quel prix (et en tout cas jamais sous la contrainte ou au coup de sifflet comme l’écrivait Guy le Boterf) un adulte connaît également des contraintes familiales, financières et organisationnelles qui ne concernent pas les enfants à l’école.

– Il lui faut des revenus quand il apprend. Le CPF est censé permettre des formations longues de 100 à 200 heures. Apprendre pendant 15 jours à 1 mois nécessitera donc de verser des rémunérations aux stagiaires. La Loi n’explique pas qui paiera ces sommes importantes (parfois près de 50 % des budgets formation en entreprise)

– Il lui faut du temps. Si le DIF n’a pas donné les résultats escomptés (mais tout le monde n’escomptait pas un succès) c’est aussi et surtout que de nombreux travailleurs n’ont pu trouver 3 journées par an (20 h) pour se former. Le temps des travailleurs les moins qualifiés (pensons aux femmes sous-qualifiées et chargées de famille) est très contraint. Il est parfaitement illusoire de croire que des personnes non qualifiées vont pouvoir reprendre des études, quitter leur travail ou prendre des mois de congé pour se former à l’autre bout de leur région.

–   Il lui faut des perspectives. Personne ne semble avoir le courage d’expliquer que se former aujourd’hui ne permettra plus toujours de progresser professionnellement, mais plus prosaïquement de conserver son poste de travail actuel. Paraphrasant Lewis Caroll nous pouvons écrire qu’au XXIe siècle il faut pouvoir courir très vite pour simplement rester dans la course.

– Il lui faut des signaux positifs. La formation ne fonctionne que lorsqu’à l’issue de celle-ci une gratification peut être espérée. Cette gratification peut être ou ne pas être pécuniaire, elle peut consister aussi dans la reconnaissance du travail, la satisfaction de comprendre ce que l’on fait, de mieux s’insérer socialement dans une économie de moins en moins lisible, de plus en plus complexe. 

Le Compte Personnel de Formation n’est donc pas en soi une mauvaise idée (il participe de la Flexi-sécurité professionnelle), mais son futur fonctionnement bureaucratique, centralisé et rigide le condamne si ce n’est à l’échec, à de très longues années de rodage tout au moins.

En 2025 le CPF sera peut-être opérationnel, financé et connu, mais notre pays peut-il encore se permettre de perdre de précieuses années, de ne pas bousculer ses habitudes et ses corporatismes éducatifs ?

Notre décrochage économique ne nécessite-t-il pas de refonder rapidement et radicalement l’éducation en France, de remettre à plat les objectifs, les moyens et les méthodes d’une éducation nationale bizarrement oubliée par la présente réforme de la formation ?

Le CPF n’est pas inutile, il représente simplement 1 % des solutions éducatives radicales que devrait prendre notre pays pour entrer dans la société de la connaissance et de l’information.

source : http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/societe/education/221192423/compte-personnel-formation-quel-projet-educatif-travail

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