Le Compte Personnel de Formation, au risque de perdre la formation ? L’argent du CPF (1re partie)


Les echos.fr // 21/02/2014 | Didier Cozin

LE CERCLE. Même si le diagnostic d’un pays investissant peu et mal dans son capital humain est partagé il faut s’interroger sur la capacité des pouvoirs publics à réformer la formation. Notre pays est-il capable de changer ses pratiques et ses habitudes malgré 10 ans d’erreurs ? Cette réforme de la formation nous semble être entachée de 3 erreurs.

Première partie : le financement du CPF ou l’impossible quadrature du cercle.

Pour expliquer le faible développement du DIF depuis 2004 les pouvoirs publics prétendent que celui-ci était limité financièrement à 200 millions d’euros alors que le CPF disposera de 5 fois plus de fonds dès son démarrage. Avec un milliard d’euros, les 20 millions de titulaires d’un CPF auraient donc de quoi être formés et se former régulièrement (sur des formations longues et qualifiantes).

Une simple division démontre tout le contraire

En 2008 la Cour des comptes écrivait : « Pour 12 millions de bénéficiaires à terme le montant global des dépenses pour 20 heures de DIF sur un an serait de 12,95 milliards d’euros : 8,5 milliards de frais pédagogiques et 4,45 milliards pour les salaires » communication PA 52083, juin 2008. Si donc la Cour des comptes sait compter, le DIF  s’il avait été un succès aurait pu coûter 13 milliards d’euros par an (et non 200 millions !).

Le CPF avec un seul « petit » milliard pourrait faire mieux.

En fait si le DIF depuis 2004 a coûté bon an mal an 200 millions d’euros ce n’est pas faute de besoins ou de demandes, mais bien parce que les OPCA tout comme les employeurs ont refusé de payer pour ce dispositif qui devait permettre de développer les compétences et l’employabilité.

Aujourd’hui, les pouvoirs publics déclarent refonder la formation (« pour 40 ans peut-être ») en réorientant quelque 3 % des sommes utilisées en formation (1 milliard sur 30 ou 32 milliards au total). C’est bien évidemment impossible.

Soit le CPF restera confidentiel, comme le DIF, avec moins de 5 % de réalisations tous les ans soit le système de financement explosera dès la première année, laissant sur le carreau des millions de travailleurs sans formation ni espoir de rebond professionnel.

Comment former tous les ans 4 millions de travailleurs avec 250 euros pour chacun d’entre eux ?

Si le DIF a été un « échec » avec 5 % de réalisations tous les ans à quel niveau le curseur CPF devrait-il être placé pour réussir la réforme ? On aimerait connaître la réponse des pouvoirs publics sur ce point précis.

Nous allons faire le calcul à leur place : selon la nouvelle loi, les entreprises devront former ou promouvoir chacun de leurs salariés une fois au moins tous les six ans.

Il faudra donc que tous les ans 1/6 des salariés se forment sur des formations qualifiantes et longues (au moins 100 heures).

Sachant que le démarrage du CPF risque d’être difficile en 2015 on peut penser qu’à partir de 2016 il faudra former au moins 20 % de ses titulaires tous les ans.

Si donc 20 % des titulaires des 20 millions de bénéficiaires du  CPF se forment, durant une centaine d’heures en moyenne, le CPF devrait permettre de réaliser 400 millions d’heures de formations annuellement.

Une simple opération suffit dès lors (en oubliant les rémunérations des stagiaires et les frais de fonctionnement du compteur CPF) : chacun des 4 millions de stagiaires utilisant son CPF disposera d’un budget moyen (tout compris) de 250 euros pour se former !

250 euros pour 100 heures, donc deux euros cinquante en moyenne par heure de CPF, c’est probablement ce dont disposeront les 4 millions d’utilisateurs du CPF tous les 6 ans pour se former !

Rappelons pour mémoire qu’un CIF (dont le CPF s’inspire assez maladroitement) coute 25 000 euros par bénéficiaire pour une durée moyenne de 780 heures (soit 32 euros de l’heure).

Brouiller les cartes pour gagner du temps ?

En reprenant l’idée du MEDEF d’un CPF portable les pouvoirs publics ont peut-être cru sécuriser les salariés tout en faisant baisser les charges des entreprises (avec une cotisation passant de 1,6 % à 1 %), mais était-il bien raisonnable de bouleverser un système fragile, d’abaisser aussi un effort formation déjà insuffisant en France ?

Des économies étaient sans doute possibles, mais l’État et ses dizaines de milliards d’euros de dépenses formation s’y est-il astreint ? (32 milliards en formation, mais seulement 12 milliards dans le secteur privé, donc près de 20 milliards gérés par le secteur public).

Prétendre réformer les apprentissages en France sans être capable de réformer l’État et son tentaculaire organisme de formation « Éducation nationale » ne nous condamne-t-il pas à remplir sans cesse le tonneau des Danaïdes, à multiplier ces échecs économiques, sociaux et éducatifs qui navrent nos partenaires européens ?

L’État ne peut-il désormais faire sienne la devise du Mahatma Gandhi : « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde ».

Didier Cozin – Ingénieur de formation
Source : http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/social/emploi/221191862/compte-personnel-formation-risque-perdre-formation-argent-c

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