Entretien avec Jean Claude Ameisen Médecin, chercheur, professeur d’immunologie


 ENTRETIEN

Que vous inspire l’injonction « apprendre avec plaisir » ? N’y a-t-il pas antinomie entre ces deux termes ?

Jean Claude Ameisen : Je pense au contraire que l’un ne devrait pas aller sans l’autre. Il y a une joie profonde dans le fait d’apprendre, de découvrir, de ressentir que nous avons appris. Que nous avons changé. Que nous avons transformé en présence familière ce qui semblait inaccessible. En compréhension, ce qui semblait incompréhensible.

Il y a 2 300 ans, dans la Grèce antique, Épicure parle de la joie d’apprendre. « Dans toutes les occupations, dit-il, la joie ne surgit qu’après des travaux accomplis avec effort. Mais en philosophie, le plaisir vient en même temps que la connaissance. Ce n’est pas une fois la recherche achevée que nous éprouvons la joie, mais pendant la recherche elle-même. »

Et au-delà de la philosophie, c’est tout simplement le fait d’apprendre qui est, en soi, source de joie. Joie de découvrir. Joie de se découvrir. « On ne lit jamais un livre, dit Romain Rolland, on se lit à travers les livres, pour se découvrir. » Et il ajoute : « Vertige… ma prison s’ouvre… »

La joie d’apprendre est la joie, en nous ouvrant au monde et aux autres, de nous transformer. De nous réinventer. Et de pouvoir partager cet émerveillement.

N’existe-t-il pas une part irréductible de rigueur, de répétition, forcément contraignante ?

Le fait qu’apprendre soit source de joie ne signifie pas qu’il n’y ait pas besoin de méthode, de motivation, d’efforts, de rigueur. Il suffit de penser à ce mélange de plaisir, d’effort, de rigueur, de joie qu’un enfant exprime lorsqu’il apprend pour la première fois à utiliser les mots qui lui permettent de se faire comprendre.

Mais apprendre n’est pas un processus passif, c’est un processus actif d’appropriation, où l’enfant est acteur à part entière de son apprentissage. Il apprend : il n’est pas appris… Plus « l’apprenant » est libre de s’approprier ce qu’il apprend, plus il est aidé à découvrir son autonomie, au lieu d’être simplement contraint à copier, à répéter, et plus il aura tendance à utiliser de manière créative, originale, singulière cet apprentissage.

L’apprentissage n’est pas une simple répétition, c’est un mélange de répétition et de nouveauté. La répétition de la joie de découvrir, de faire sien, de se transformer. Et de pouvoir alors aller plus loin, inventer, découvrir et apprendre encore. Un des problèmes de l’enseignement dans notre pays, à tous les niveaux, c’est de ne pas laisser suffisamment d’initiative à celui ou à celle qui apprend, qu’il s’agisse d’enfants, d’adolescents ou d’adultes. C’est de confondre méthode, rigueur, et absence d’autonomie.

Des études publiées il y a quelques mois dans les plus grandes revues scientifiques internationales, Nature Neuroscience et Science, indiquent que l’apprentissage est d’autant plus efficace qu’on donne à celui ou à celle qui apprend un degré de liberté, une capacité de participation active, d’appropriation : apprendre passivement, mémoriser passivement, ce n’est pas la bonne méthode pour pouvoir utiliser ce qu’on a appris, et, de manière apparemment plus paradoxale encore, ce n’est pas non plus la bonne méthode pour pouvoir simplement se souvenir, même à court terme, de ce que l’on a appris.

Le transmetteur, qu’il soit parent ou enseignant, a tout de même un rôle à jouer…

Bien sûr, un rôle essentiel. Mais il s’agit d’adapter l’enseignement aux enfants et aux adultes qui apprennent, et non l’inverse. Un apprentissage doit être interactif. Le plaisir, la joie d’apprendre, vient de la découverte d’une capacité à s’inventer dans un climat de confiance.

Une étude récente de l’OCDE indique que les élèves, à l’école, dans notre pays, posent beaucoup moins de questions que dans la plupart des autres pays. Les questions, les recherches sur documents, tout ce qui favorise l’initiative, l’appropriation n’est pas encouragé, voire est découragé. On a l’impression que ce qui compte avant tout, c’est de mémoriser, de réciter, de restituer ce qu’on vous a enseigné.

Mais il y a beaucoup d’initiatives très intéressantes. Il y a quinze ans, Georges Charpak, Pierre Léna et Yves Quéré créaient «  La main à la pâte » pour l’apprentissage de la démarche scientifique à l’école primaire. L’idée était de favoriser le questionnement, la formulation d’hypothèses, de les tester par l’expérimentation, par une recherche documentaire, de confronter ses représentations, ses intuitions, à ce qu’on peut rationnellement explorer de la réalité.

Et je suis persuadé que cette démarche importante peut, et devrait être généralisée à d’autres domaines que les sciences, et qu’il s’agit de faire de l’élève un acteur à part entière de ses apprentissages. Encadré, bien sûr, aidé. Mais ce que l’enseignant doit apprendre à l’enfant c’est à apprendre de lui-même, de façon qu’il puisse devenir autonome, créatif, innovant.

Et ce qui manque trop souvent, c’est l’inscription de ce qui est enseigné dans un contexte plus large : donner un sens, ne pas cliver les différents apprentissages, les différentes « matières » ou discipline, comme si elles n’avaient pas de liens entre elles, comme si elles n’étaient pas différentes façons complémentaires d’explorer les innombrables dimensions d’une même réalité : le monde, nous-mêmes, les autres, et ces liens qui nous relient aux autres et au monde.

Est-ce pour cela que le stress     et l’ennui y sont très présents ?

Victor Hugo évoque les « temps sombres… où on (le) faisait de force ingurgiter l’algèbre ». Mais il raconte aussi son émerveillement lorsqu’il découvre, seul, le livre De natura rerum de Lucrèce… « Je ne voyais plus rien, je n’entendais plus rien… » Il lit, de midi à la tombée de la nuit…

Apprendre devrait toujours être une joie, mais tout dépend du contexte.

L’autre problème du système français n’est-il pas le cloisonnement des spécialités qui rend difficile l’apprentissage pour le plaisir ?

Toute spécialisation trop rapide conduit à un appauvrissement. Ce qui est fondamental, c’est l’appropriation d’une culture générale, au sens profond du terme. Comment comprendre les enjeux de notre société, comment pouvoir changer d’activité, se réorienter, si l’on n’a appris qu’une seule chose dans sa vie, et si l’on n’a pas appris à apprendre ?

La séparation précoce entre littéraires et scientifiques ne me paraît pas souhaitable. Il y a de la rationalité dans l’art et du rêve dans la science. Comprendre permet de ressentir, et ressentir permet de comprendre.

D’où vous vient ce plaisir intime de donner envie d’apprendre aux autres ?

Quand j’ai commencé mes recherches, il y a plus de vingt ans, sur le suicide cellulaire, je ressentais tant de résonances, d’échos, entre ces recherches et l’art, les mythes, la philosophie, nos interrogations les plus intimes, qu’il me semblait étrange et dommage qu’à part quelques chercheurs dans le monde, personne ne puisse partager cet émerveillement.

RECUEILLI PAR BRUNO BOUVET ET DENIS SERGENT

Source :

http://www.la-croix.com/Actualite/S-informer/France/Jean-Claude-Ameisen-Le-plaisir-vient-de-la-capacite-a-s-inventer-dans-un-climat-de-confiance-_NP_-2011-05-30-620372/%28CRX_ARTICLE_ACCESS%29/ACCESS_CONTENT

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