Le laborieux déploiement du DIF n’est-il pas un révélateur de nos blocages professionnels et sociaux ?


Articlé rédigé par Didier Cozin :Ingénieur de formation professionnelle, rédacteur d’ouvrages sur la formation (histoire de DIF, Reflex DIF…), dirigeant de l’agence pour la formation tout au long de la vie (AFTLV).

La formation ce devrait être l’anticipation : Une compétence à partager entre l’organisation (un employeur) et son salarié (ou non) pour réfléchir et construire l’avenir et les futurs compétences pour le travail. Mais dans une société massivement attentiste et immobile se projeter dans l’avenir semble être devenu hors d’atteinte ou tout au moins terriblement difficile et complexe. Dans d’autres pays le DIF n’existe pas car les entreprises n’ont pas besoin de la Loi et de règlements pour comprendre que sans formation leur avenir économique sera compromis.

Dans un univers professionnel idéal qui donne à chacun sa chance de rebondir et de se reconstruire le Droit à la formation est superflu. Mais nous sommes en France, un pays fait de statuts, de protections, de corporation, d’inclusion et d’exclusions et sans droit à la formation des millions d’actifs risquent d’être durablement éloignés d’un emploi ou même de toute activité professionnelle.

Le DIF n’est donc pas ce dispositif impossible ou un phantasme de technocrates comme l’aiment à le décrire les notables de la formation (du haut de leurs confortables citadelles et défendant leur position à coup d’imprécations plus ou moins cyniques). Non le DIF n’est pas un gadget mais  une condition indispensable (mais pas suffisante) à l’entrée de tous les actifs dans la société de la connaissance et de l’information. Une société où de nouvelles compétences (l’intelligence émotionnelle)doivent mêlées aux  fondations du savoir (maîtrise de la langue maternelle, de l’anglais, de l’informatique..).

En 1936 lors de l’invention des congés payés, les résistances furent aussi véhémentes et nombreuses face aux besoins de vacances et de repos de la classe ouvrière. Il y a 70 ans dans la société industrielle tous les travailleurs purent enfin accéder aux vacances et désormais au seuil de la société de la connaissance tous les travailleurs doivent pouvoir accéder à la formation, tout au long de leur vie (y compris à un âge avancé même si la Loi organise encore la disparition du DIF lors du départ à la retraite)

Dans cet univers professionnel enfin adulte et mure :

  • Les salariés sont capables de changer, d’adopter de nouvelles postures professionnelles, de partir en formation et d’être accompagnés sur de nouveaux horizons professionnels
  • Les organisations mettent à profit les périodes de prospérité ou de développement fort pour anticiper les marchés et activités du futur (la GPEC doit y contribuer
  • Les pouvoirs publics favorisent ces anticipations en récompensant les entreprises pro-actives, en aidant celles qui recherchent, innovent mais aussi  requalifient et font monter en compétences leurs personnels (tout en cessant de subventionner l’emploi non qualifié, sans avenir désormais)

La société française dans son entier est encore très éloignée de cet univers professionnel idéal (vers lequel tendent de nombreux pays à commencer par notre voisin le plus proche : l’Allemagne qui compte par exemple 1,6 million d’apprentis contre 220 000 en France).

Tout comme la France des années soixante fut un moment dépassée et déphasée par une certaine américanisation (Mon oncle, Trafic, jour de fête..), la France du XXI ème naissant semble une fois de plus dépassée par les nouveaux paradigmes sous-tendus par la société de l’information et des connaissances.

Elle a certes adopté sans trop de difficultés certains attributs de cette nouvelle société faite d’Internet, de mondialisation, de changements rapides, continuels et innombrables :

  • Elle s’est massivement équipée en ordinateur et convertie à Internet (30 millions de foyers connectés en 2010 contre 150 000  en 1995)
  • Les écoles, les entreprises, les villes se sont presque toutes équipées en haut débit
  • Le commerce électronique s’y est développé très rapidement,

Mais de ces bouleversements rapides et importants nous n’avons pour l’instant adopté que les modèles consuméristes. Nous sommes toujours incapables de ré-inventer le travail, de favoriser l’autonomie des travailleurs, de développer le télétravail, la flexibilité ou l’adaptation continuelle. Aux antipodes des méthodes professionnelles japonaises d’amélioration continue (Kaizen) nous ne progressons que dans la douleur les secousses violentes, des chutes vertigineuses suivies d’efforts intenses. Pire encore : tout à notre bonheur d’avoir trouvé un consensus moral nous avons tendance à figer les situations pour nous retrouver quelques années plus tard avec des monstres économiques coûteux et inefficaces).

La France de 2010 reste une société de défiance et d’innombrables pierres d’achoppement nous empêchent de garder notre place au sein d’une société devenant massivement cognitive :

  • Notre école est décalée par rapport aux attentes et besoins de la société. Croyant former des travailleurs pour les 30 glorieuses elle n’a pas compris que les besoins du pays n’étaient plus ceux de 1950,
  • La défiance généralisée empêche la reconstruction de relation harmonieuse et d’un droit du travail devenu contre-productif et insécurisant (mais considéré toujours comme l’ultime digue face à la précarité ou  la mondialisation),
  • Notre incapacité à renouveler nos logiciels professionnels : pusillanime tentative de télétravail, flexisécurité introuvable,  formation professionnelle immobile et incapable d’accompagner les plus modestes…
  • Le nombre important de salariés dé(dis)qualifiés (maîtrisant mal le français et l’informatique, pas l’anglais, peu enclin à reprendre le chemin des études)
  • Des entreprises de main d’œuvre peu formatrices. Calées sur leurs obligations légales elles conservent leur ancien modèle conformiste en ne formant que l’encadrement et quelques techniciens ou ingénieurs déjà très qualifiés.
  • La médiocre gestion et utilisation des fonds de la formation comme l’ont montré année après année d’innombrables rapports ou livres blancs (la Cour des comptes, commissions et rapports parlementaires divers..)
  • Une machinerie formation (Centres de formation, services RH et formation, organismes de formation, Opca..) lourde et absorbant une grande partie des budgets dédiés aux apprentissages mais sans résultats probants et durables
  • Une inquiétante  inertie de  l’univers professionnel face aux réformes successives de la formation de 2004 et de 2009 : le Droit Individuel à la Formation (DIF) semblant condamné à végéter six ans après sa mise en œuvre

Le DIF n’est donc pas le problème d’une formation professionnelle qui marchait mais bien la solution pour l’empêcher de former en rond, un défi majeur pour une société ne parvenant pas à sortir des schémas obsolètes de la défunte société taylorienne (où l’information était du pouvoir et où les savoirs l’apanage d’une élite ).

En 1931 il fallut près de deux ans après le démarrage de la grande crise économique de 1929 pour que notre pays soit touché lui aussi. Nous étions alors en retard sur nos voisins anglo-saxons (plus industrialisés qu’une France restée majoritairement rurale malgré la saignée de 14-18). Après guerre nous avons rattrapé une bonne partie de nos retards en reconstruisant notre pays, son modèle économique, ses logiciels sociaux et politiques (sécurité sociale, retraite, constitutions..).

Aujourd’hui nous devons entreprendre encore un immense effort : quitter les rivages stables (mais trompeurs) de la société industrielle pour entrer (et faire entrer) tout un pays dans la société de la connaissance et de l’information. Pour assurer notre avenir économique et social commun il nous faut donc tous nous former et le Droit individuel à la Formation pourrait bien au final devenir ce nouveau droit de l’homme qu’évoquait Paul Santelmann en 2001 (la formation professionnelle, nouveau droit de l’homme ? Edition folio actuel)

SOURCE / Didier cozin -Auteur de « Id-Reflex DIF »

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